À travers le regard/Katseen kautta/Passing on looks/

Pour les  cent ans de l’indépendance de la Finlande, Astrid Chaffringeon participe  au projet A travers le regard / Katseen Kautta / Passing on looks qui réunit autour de deux œuvres de Carita Savolainen, auteurs et performances sonores et chorégraphiques.

En vente en librairie et chez l’éditeur: http://www.elementsdelangage.eu

Extrait.

Tantôt.

Juste soulever les écailles du temps. Friables et insolentes. 

Les gratter sur sa peau, retrouver nudité et gluance.

Et s’asseoir.

Il n’y a plus qu’à attendre maintenant. (Il suffit d’entendre).

Commencer par écouter les sons légers : bruissements, vents, vertus et craquements. Surtout ne pas se laisser envahir par leur stridence magnifique. Par ce cri collectif puissant, longue plainte chorale d’une lame qui viendrait blesser sa solitude de  rémouleur. Elle craint plus que tout les acouphènes qui la poursuivent chaque début d’émoi et la renvoient à un isolement profond et absurde. Une toile sans fond, un puits de chagrins dérisoires. 

C’est pourtant ici de tout autre chose qu’il s’agit. 

D’engagement. De cycles et de saisons.

Elle a marché pendant des heures pour y arriver, justement, jusqu’ici. Elle a trouvé l’endroit parfait pour s’enraciner. Une courbe aquatique, un peu de sable blond, la lumière qui rougeoie entre les arbres car il ne peut en être autrement. Il faudra tout de même faire attention à ne pas stagner dans une pensée figée, (se dit-elle). Elle sera attentive à ne pas glisser dans trop de sobriété, (non plus). Elle a peur du dénuement de soi. 

Dans un sac, elle a apporté du matériel. Des vertèbres et des coquilles ramassées dans les prés, des feuilles de verveine séchées, une clé, un couteau suisse, de quoi manger. Elle a un peu faim maintenant qu’elle sent l’odeur du saucisson et du pain mais elle fait durer le tiraillement acide de l’estomac qui se tend et quémande. Il n’a qu’à bien se tenir. 

Elle n’est jamais contre un peu de cruauté.

Soudain, elle n’est plus seule. Elle s’en doutait, elle savait bien que cela allait arriver. Comme par milliers surgissent, une véritable armée, les terribles pensées du passé. On lui a dit tantôt –quel adverbe déroutant, tantôt, tous ces allers et retours dans le temps- qu’il faudrait trouver un moyen de les chasser. Elle a pris son fusil d’assaut, elle va s’y coller. 

Il y a des cris, du sang, des larmes. Elle est impitoyable.

C’est bientôt fini qu’elle dort déjà.

Un arbre insolent plonge la forêt dans l’ombre.

Elle veut croire que bientôt le soleil et la lune brilleront à nouveau.

Dans cette nuit sans fin, elle ne retrouve plus la rivière. Il lui semble même qu’elle n’a jamais coulé là. Devant elle, des branches plient sous le poids blanchâtre d’une brume insaisissable. Elle croit qu’elle se réveille, elle plisse les yeux, avance le bras pour écarter le voile mais il se colle à elle, esquive ses tentatives pour l’attraper et le dominer. 

Elle voudrait rugir mais il fait trop froid. Et elle préfère ne pas effrayer les loups, s’il y en a. On lui a parlé d’hermines et d’ours aussi mais elle n’entend que le blizzard qui siffle entre deux silences. Elle lutte vaillamment contre les vents et les courants. Elle attend et elle en savoure toute la tendre puissance et la quiétude. Il n’est plus question ici d’orgueil ni de vertu  mais de souplesse et de dignité. Elle ne veut plus parler.

C’est alors qu’elle l’aperçoit au loin. Il est résineux. Il se rapproche et elle le trouve long et vieux. Il lui tend l’oiseau qu’il a chassé pour elle. Elle regarde le sang gelé sur la poitrine de l’animal. Elle tire sur une première plume qui lui échappe et s’envole au vent. Le vieil homme ne dit rien et sourit peut-être. Il l’encourage, même, d’un signe de tête. Elle préfère garder l’oiseau contre elle. Le réchauffer contre son écorce maigre. 

Le vieil homme chante. 

Les cycles, les saisons. La résistance aussi.

Elle n’a plus froid lorsqu’elle se réveille. Ni faim. Ses pieds ont plongé sous la terre et ses ongles se sont recourbés sur les pierres. Elle se sent ferme et souple à la fois. Sur l’écorce fine de sa peau argentée, des lames sont venues tracer de fines entailles sur les anciennes failles. Ses phalanges flottent au vent d’une nouvelle saison. Ses cheveux bruissent à l’unisson. Elle n’a plus de mot. Seuls le soleil et la lune brillent à nouveau.

Il n’y a plus qu’à écouter maintenant. (Il suffit d’attendre)

Et se dresser jusqu’aux cieux.

Juste soulever les écailles du temps. Aimables et indolentes. 

Les gratter sur sa peau, retrouver nudité et vaillance.