Le regard de Carnet d’Art sur une galeriste et son travail.

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Le féminin du monde by Jean-Paul Gavard Perret

Entreprendre c’est créer mais c’est aussi construire des lieux pour défendre la création. Astrid Chaffringeon le prouve. La baroudeuse au long cours a ouvert à Ixelles, commune de Bruxelles, un lieu « classe » dédié à l’art contemporain et « qui ressemble à une maison ». Styliste d’intérieur, écrivaine impertinente, photographe, metteuse en espace elle défend de projets de femmes engagées et ne se limite pas à un simple rôle d’exposante. Elle l’a prouvé en un travail impertinent de galeriste dans le cadre du projet artistique et humanitaire « Repentir / Pentimento de Lampedusa à Calais » comme en exposant de jeunes artistes qui sont le devenir de la création : Annabel Sougné, Emilie Chaix, Corine Pagny et aujourd’hui Claire Morel.

Avec cette dernière, et prenant toujours une part active aux monstrations qu’elle propose, Astrid Chaffringeon dynamise l’exposition des dessins dans un jeu à quatre mains. Les hommes – entendons les mâles y sont suffisamment neutres pour que chacun se croît l’élu. Mais qu’ils ne s’y trompent pas : les créatrices en choisissent leurs morceaux : parfois elles les tronçonnent. Preuve que si tout est bon dans le cochon les faiseuses de « saur » en deviennent les charcutières plus ailée que sanguinaires.

Une autre manière de lire le monde est donc en marche avec métaphore à l’appui, distinction en plus (tant Astrid Chaffringeon possède le culte de l’impeccabilité) mais aussi avec humour. Dès lors l’élégante perturbatrice, la Janus à deux facettes, rentre de plein pied dans le cercle fermé des iconoclastes belges. Celle qui habite désormais Ixelles, donne à l’art une plus-value XXL.

Photographie à la Une : Astrid Chaffringeon par Laetizia Bazzoni.

Arnaud Rochard a aussi du talent lorsqu’il s’agit de répondre à des questions.

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1/De toutes les matières quelle est celle que tu préfères?

Le papier Wenzhou.

2/ Dans quelle forêt voudrais-tu jeter l’encre ?

Dans une forêt humide de Virginie ou de Louisiane.

3/ Un totem à ériger pour marquer ton territoire ?

Un tikibar !

4/ Quel arbre choisirais-tu pour nicher ?

Un grand saule pleureur.

5/ Tu es plutôt tisserin, coucou ou hirondelle ?

Les tisserins fabriquent des nids remarquables ! Mais personnellement, et à en croire mon patronyme, je tiens plutôt de la corneille …

6/ Un prétexte pour hiberner?

Un retour à l’âge de glace ou bien une super-catastrophe naturelle qui m’empêcheraient d’aller à l’atelier.

7/ Un bruit de fond pour animer la forêt ?

Ritual Howls mais plus qu’un bruit de fond, le son sortirait des cavités des arbres.

8/ Ton roman préféré : L’appel de la Forêt de Jack London, Le partage des eaux d’Alejo Carpentier ou Le Hibou de Samuel Bjørk ?

Plutôt Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad

9/ Tu passerais volontiers l’hiver avec Diane ou Merlin ?

J’ai grandi chez Merlin (au Promarzin) donc volontiers avec Diane…

10/ Dans la jungle des émotions laquelle te fait le plus peur?

LA PEUR…

11/ Tu préfères crier au loup ou te jeter dans sa gueule ?

« La vie des hommes est plus courte que celle des corneilles » proverbe romain.

12/ Une expérience à la lisière du surnaturel ?

Les champignons ?

13/ Bête du Gevaudan, Moro No Kimi ou le Wendigo : qui est le/la plus redoutable?

J’adore Princesse Mononoké, je vote Moro No Kimi .

14/  Un prière à prononcer contre les sorts de la forêt ?

Nature Unveiled, Current 93

15/ Une stratégie pour sauver la chèvre de monsieur Seguin ?

Un sacrifice païen, comme dans The Wicker Man (version 1973 off course).

16/ Une raison de tendre la main au Petit Poucet ?

Pour les illustrations de Gustave Doré.

17/ Une chanson à fredonner en douce ?

« Fallait pas écraser la queue du chat »

18/ Trois choses à savoir avant de se percher sur un arbre ?

Savoir chuter, savoir remonter, savoir s’envoler.

19/ Tes projets artistiques pour l’année 2017.

Une superbe expo à Chantier Art House, un voyage à New York et Detroit et l’organisation d’une expo collective de gravures Kabinet d’Estampe 2, à Bruxelles dans le lieu que je tiens avec Marine Penhouët, Mélanie Peduzzi et Julien Gréverend, Le Kabinet.

NEST, matrices, estampes, monotypes by Arnaud Rochard, du 10 au 25 février 2017. Vernissage le 9 février de 18 à 21 heures.

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À l’entrée une chouette se penche sur le visiteur. Elle n’est pas des plus effrayantes, c’est une cousine éloignée du rapace bienveillant de Thomas Bewick, mais il y a quelque chose dans son regard qu’on pourrait qualifier de gothique. Premier frisson. Rien de bien inquiétant encore. C’est un peu plus loin que la menace surgira sous la forme d’une figure masquée ou milieu des bois ou de têtes coupées, suspendues à des branches. Des trophées. Une chèvre imprimerait presque au tout une allure de rituel chamanique si ses yeux ne nous donnaient pas envie d’hurler. Reste alors à trouver dans cette forêt l’arbre le plus touffu pour se dissimuler. Des panneaux de bois gravés, matrices protectrices, et des murs de feuilles légers et transparents comme des pétales viennent former un nid d’où on peut voir sans être aperçu. On entend les feuilles bruisser et on se laisse aller à soupirer.

C’est un abri au creux des arbres qu’Arnaud Rochard a construit chez Chantier(s). Un refuge élégant, soyeux mais puissant qui contraste avec la férocité de son univers habituel. L’un n’existe pourtant pas sans l’autre. Le nid est là pour observer sans être vu. Contempler la folie des hommes depuis une forêt sacrée ou le temps s’est arrêté à une époque et à une contrée qui semblent avoir toujours existé. On se recueille ici dans une intimité digne et silencieuse et l’on attend d’avoir la force d’affronter à nouveau le monde et son tumulte. On s’amuse à se faire peur en contemplant de loin les vanités qui peuplent la forêt. Les murs de branches et de feuilles sont un cocon qui préfigure le temps du recueillement et de la genèse. Un avant-propos. La possibilité d’une renaissance. Comme une nouvelle chance avant la bataille. Alors on savoure ce moment, on souffle sur la finesse des feuilles, on en admire la transparence et on se réjouit que ce qui est furieux ou courroucé soit encadré ou mis sous verre. C’est toujours ça de gagné. Un peu de temps pour s’échapper avant de replonger. Heureusement la forêt est dense. Une jungle gravée à même le bois et des impressions manuelles qu’Arnaud a retravaillées à la peinture à l’huile, au fusain, au pastel, à l’acrylique, au tampon parfois pour faire de chacun de ces fragments des pièces uniques et tirer la langue aux idées reçues sur la gravure dont il célèbre ici le renouveau.

Manipuler, influencer, convaincre ou au contraire dénoncer : l’artiste est depuis toujours un amateur éclairé de gravures satiriques et d’affiches de propagande. Il puise son inspiration dans l’historiographie européenne et travaille depuis quelques années à élaborer sa propre interprétation du monde. Cruel et sombre. Souvent apocalyptique. Les figures qui animent son univers fantastique et inquiétant n’ont rien à envier aux satyres, centaures ou monstres marins qui ont imprégné l’idéal esthétique des estampes de la Renaissance. S’il a choisi ce mode d’expression, c’est par appétit pour le travail de la matière et aussi très certainement pour remonter à la source. On pense aux 1800 gravures sur bois du Liber Chronicarum, (Chronique de Nuremberg) qui retrace en 1493, au lendemain de la découverte de l’Amérique, l’histoire de l’humanité telle qu’elle est envisagée au moment de la grande découverte de l’autre que sera le nouveau continent.

Cette base solide et érudite, sa connaissance acérée de l’histoire de la gravure et de son impact sociétal ne vient pas alourdir le travail par des références consciencieuses et élaborées mais au contraire le nourrit en profondeur pour déployer un univers à la fois étrangement familier et terriblement personnel. On y croise des figures de l’art populaire, des silhouettes animalières qu’on croit avoir déjà vues. Ses propositions techniques sont l’objet de réflexions et de séances de travail poussées.

Le résultat est surprenant de modernité.

 

Les livrets sont arrivés!

Les livrets sont arrivés et ils sont beaux! 12 reproductions de dessins de Claire Morel, 12 textes d’Astrid Chaffringeon, une très belle collaboration avec David Cauwe pour la mise en page et reliure japonaise. Edition limitée à 50 exemplaires et signée, 25€, offert aux acheteurs dans la limite du stock disponible! Pour les commander vous pouvez nous joindre sur cette adresse mail: a.c@chantiers-arthouse.com

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HOME (état des lieux): nous avons posé quelques questions à Claire Morel pour préparer son entrée chez Chantier(s) Art House le 1er décembre!

De la cave au grenier, quelle est ta pièce préférée ?

La salle de bain, porte fermée et bain chaud.

La température idéale pour faire vibrer la mine?

Un entre-deux tiède.

Où poses-tu tes ailes alourdies par le plomb ?

Dans mes rêves
.

De quel bois te chauffes-tu ?

De colère froide.


Ton mode d’éruption préféré : gaz ou induction ?

Je suis plus pour les éruptions capillaires.

Ta part du feu ?

Une imagination que j’aimerais seulement débordante mais qui est parfois dévorante.

Qui brûle sa maison se chauffe au moins une fois, proverbe persan, un commentaire ?

Qui se chauffe au feu en connaît l’ardeur, proverbe arabe.

Le meilleur moment pour installer un couvre-feu ?

En pleine journée quand le dessin devient presque méditation, plus rien n’existe autour. Mais ça ne marche pas tous les jours.

Si tu étais un roman, tu serais plutôt La maison du sommeil de Jonathan Coe, La maison verte de Mario Vargas Llosa ou La maison de Claudine de Colette ?

La maison verte pour l’exotisme et parce qu’elle brûle aussi.

Une émotion pour ronger les fondations ?

Aucune, je suis enracinée depuis longtemps, une vraie souche.

Un sentiment pour colmater les brèches ?

L’amour ça colmate bien.

En cas de fissure, un mode d’évasion de prédilection?

Marcher au bord de la mer… un lac avec une forêt c’est bien aussi.

Comment lutter contre les déperditions de chaleur ?

Pour que rien ne s’échappe rien de mieux que les vieilles pierres.

Où sécher ses larmes en cas de dégâts de eaux?

Dans les cheveux de mes enfants !

L’installation contemporaine qui t’inspire le plus : Fire on a box de Tanapol Kaewpring (2010), Circle of fire in the desert d’Alfredo de Stefano (2002), les Tableaux-feu de Bernard Aubertin présentés au Palais de Tokyo (2012) ?

Je leur préfère les performances d’Ana Mendieta qui utilise le feu comme un rituel d’exorcisme et de purification, une vraie sorcière.

Deux couleurs pour relancer la dynamique des fluides :

Choc thermique le rouge et le bleu.

Trois mots pour esquisser une fuite :

Vider, jeter, recommencer.


Trois projets pour cette année :

Une expo chez Chantier(s) Art House qui commence presque maintenant, un recueil de dessins avec les textes d’Astrid Chaffringeon et un déménagement !

 

 

Claire Morel, HOME (état des lieux), dessins, du 2 au 17 décembre 2016 Vernissage le jeudi 1er décembre de 18 à 21 heures.

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Après une première exposition à Bruxelles en mai 2015, L’Un dans l’Autre, Claire Morel revient en Belgique avec une nouvelle série de dessins, HOME (état des lieux).

Si L’Un dans l’Autre était la série de l’exploration du lien entre soi et les autres, soi et les autre soi(s), soi et son soi-même, HOME est la série explosive de la combustion inexorable et spontanée des liens du foyer. HOME c’est la maison qui brûle de l’intérieur et qui dévore ses habitants et leurs rêves de cohésion et d’avenir.

L’artiste s’attaque ici effrontément aux fondations d’un foyer qu’elle déshabille sous une mine de plomb goguenarde et acide ou qu’elle engloutit sous les flammes avec une candeur qui ne fait même pas peur. On sourit, comme toujours avec Claire, de cette audace qui nous fait pénétrer dans l’antichambre de son intimité et nous dévoile sans ambages ni ambiguïtés les traces enchevêtrées de rêves dévoyés. Car Madame rêve beaucoup pendant que l’Autre lévite au-dessus d’un nœud de racines ou saute vers des souches chevelues et verdoyantes, s’éloignant doucement, tout empêtré qu’il est dans ses propres priorités.

Nouer deux destins n’est pas chose aisée. L’Autre n’est pas le seul à blâmer car chacun est fort occupé(e) à tisser sa propre toile, véritable cotte de maille sur laquelle l’artiste a dessiné les motifs de la combustion ou placé des sujets qui, comme ils n’avaient rien demandé, tentent de s’éclipser en pensée. Tous sont un peu coincés dans cette armure grise qu’ils ont engendrée et cherchent par tous les moyens l’évasion : par aspiration dans un tourbillon chevelu qui s’échappe en tornade ou encore par capillarité dans les couleurs délavées des crayons que l’artiste utilise en petites touches discrètes. Si l’on ne peut fuir, on peut toujours se cacher dans des cavités, des grottes ou des troncs d’arbre. On préfère encore se voiler la face que de s’affronter. Ces sujets qui n’ont plus de tête ni de visage montrent ainsi leur refus d’être acteurs de débats qui ne les concernent pas. Ainsi, l’artiste souligne les postures et impostures de chacun mais aussi la turpitude et crédulité amoureuse qui en ont fait des êtres désincarnés, trop occupés un temps à se fondre à l’autre jusqu’à en perdre leur propre identité.

Quelques dessins, issus de la série Bluette, viennent accompagner ces réflexions sur le poids des années et les projections déçues. Ils rappellent l’étincelle des premiers instants lorsque le temps n’était pas encore figé dans les murs d’un édifice. Peu importaient alors les défaites, les déséquilibres, les instabilités d’humeur. On ne regardait pas vers l’avenir. On ne vivait pas sous le même toit. C’était drôle et grotesque parfois.

A l’occasion de l’exposition HOME (état des lieux) Claire Morel et Astrid Chaffringeon, sa galeriste, ont collaboré à l’élaboration d’un recueil de dessins et de textes qui dessinent un univers surréaliste poétique que le lecteur-visiteur pourra choisir de lire dans son ensemble pour en saisir la chorégraphie générale ou par fragments pour s’attacher à chaque détail.

Chutes étoilées et autres broderies dramatiques sera proposé en édition limitée à cinquante exemplaires et signée aux visiteurs de l’exposition. Il sera offert aux acheteurs.

Nous avons posé quelques questions à Emilie Chaix, histoire(s) de la connaître un peu mieux…

Dessin d'Emilie Chaix

Paris, 24 janvier 2016. Dessin d’Emilie Chaix. © Bruno Cogez

Comment débuterait le récit de tes origines ?

Au commencement étaient les marraines qui se sont penchées sur mon berceau, des monstres sacrés aussi légers à porter que des menhirs…

Que poserais-tu sur ta carte d’identité artistique?

Mes empreintes digitales, cinq doigts et cinq couleurs de prédilection : le rouge – pour le dégoût et l’organique, la couleur chair – pour l’attraction, le noir – pour l’absolu, le brun – pour le bois et la nature, le blanc – pour la pureté et les os.

Une fibre pour tisser ton arbre généalogique ?

De la soie d’araignée, fine et collante

Un bijou de famille dont tu ne peux te séparer ?

Je n’aime pas les bijoux ; dès que j’en mets un, je le perds ou je le casse

Parle-nous de ta tribu…

Pas besoin : elle est là, devant vos yeux

L’objet fétiche qui t’accompagne partout ?

Mes antennes, mon intuition. Concrètement : deux minuscules photos de mes enfants.

Une amulette sans queue ni tête ?

Les gardiens de mon atelier : deux fétiches africains grimaçants acquis à Londres

Quelle est l’histoire que tu préfères te raconter ?

Je suis une grande sorcière-magicienne dont les pouvoirs vont guérir le monde…

La fable de tes émois ?

Les souliers rouges de la Belle au bois hurlant

Ton rituel pour dormir debout ?

Je travaille en dormant. Juste avant de sombrer, je rêve de mes créations

Quels sont tes organes de pouvoir ?

Je préférerais avoir tout pouvoir sur mes organes

L’organe que tu voudrais te greffer ?

Il suffit de regarder ma sculpture Maladie d’amour pour le savoir !

Le point faible de ton ossature ?

Un point entre les omoplates ; sans doute lié à la frustration de ne pas pouvoir m’envoler

En ce moment, quelles sont tes palpitations organiques?

J’ai un faible ces temps-ci pour la beauté de l’intérieur du corps, sa poésie crue. Sans la peau qui nous recouvre et nous protège, que serions-nous, à quoi ressemblerions-nous ?

Que sais-tu de tes certitudes ?

Bien que ça m’angoisse profondément de le reconnaître, il n’y a aucune certitude possible

Et de l’envers du décor?

J’y ai heureusement accès régulièrement, à chaque fois que je me mets à dessiner et à sculpter

Tes projets cette année ?

Je souhaite développer mon projet d’installation autour des Cocons, initié lors du Festival du Lin en juillet dernier. Et poursuivre mon travail autour de l’intérieur du corps et de l’hybridation.

Et dans l’immédiat, expo collective à Paris en décembre, avec l’association Parisian’east.

Sculptures d'Emilie Chaix

FRANCE, Montreuil, 27 octobre 2014. Sculpture de l’artiste Emilie Chaix.